Alexandre Maral, avec la collaboration de Cyril Pasquier
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Jardins de Versailles Ensembles thématiques Grande Commande

Grande Commande

Ainsi désignée depuis le début du xxe siècle, la Grande Commande correspond à un ensemble de vingt-sept sculptures en marbre exécutées à partir de 167411. Maral, 2011-1 ; Maral, 2013-1 ; Maral, 2015, p. 106-120. L’appellation de « Grande Commande » se rencontre pour la première fois sous la plume de Pierre Francastel (Francastel, 1930, p. 103)..
Lorsque l’administration des Bâtiments du roi en passa la commande, auprès de vingt-deux artistes différents, les œuvres étaient destinées à prendre place sur le parterre d’Eau de Versailles, qui venait d’être réaménagé pour les accueillir.
Publié en 1674 par André Félibien, le premier guide de Versailles annonça, à propos du parterre d’Eau, la mise en place à venir de « quantité de figures qui seront une des plus grandes beautez de cette maison royale22. Félibien, 1674, p. 88. ».

Le parterre d’Eau

D’après Claude Nivelon, le principal biographe de Charles Le Brun, ce dernier « fit un dessein, dans ce temps, d’un parterre nommé d’Eau, composé de manière que l’on pouvoit aller partout entre les jets et les fleurs qui l’environnent dans tous les retours, composez de quatre grandes pièces d’eau ou bassins répondans aux pavillons du pallais et d’un grand rond dans le milieu, le tout lié ensemble par leurs angles droits et de retours33. Aucune édition du texte de Nivelon n’est satisfaisante : la version authentique est conservée à Florence, Biblioteca Laurenziana, ms Ashburnham 1723. Le passage concernant le parterre d’Eau est aux fol. 184v-186. ». Dans la mesure où les pavillons disparurent avec l’enveloppe de Le Vau, il est possible de dater cette première idée d’avant 1669.

Jardins de Versailles - Projet pour le parterre d’Eau
fig. 1 - Entourage de Charles Le Brun, Projet pour le parterre d’Eau, vers 1671-1672. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 30321-recto © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / image RMN-GP

Sous la forme d’une vue cavalière, un premier projet d’ensemble (fig. 1) est conservé au sein du fonds Le Brun du département des Arts graphiques du musée du Louvre.
Le centre de la grande pièce d’eau, prévue pour coexister avec le bassin rond hérité du Grand Parterre, est occupé par un imposant rocher. Percée sur les quatre côtés, cette montagne artificielle devait recevoir les figures d’Apollon, de Pégase, des neuf Muses, de la poétesse Sappho, de nymphes aquatiques, d’enfants, de cygnes et de dragons, ainsi que des allégories de la source Hippocrène, du mont et de la rivière Hélicon.
Ce premier projet indique aussi la présence de seize sculptures à la périphérie du bassin.

Jardins de Versailles - Projet pour le parterre d’Eau
fig. 2 - Entourage de Charles Le Brun, Projet pour le parterre d’Eau, vers 1672. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 30326-recto © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michèle Bellot

Également conservé au sein du fonds Le Brun, un plan (fig. 2) présente d’importantes variantes, notamment en ce qui concerne le nombre, la nature et la répartition des éléments sculptés.
La fontaine du Parnasse et celles des angles ont disparu, tandis que vingt-quatre sculptures sont prévues sur les margelles de la pièce d’eau.
Cette évolution du projet accorde une place plus affirmée aux sculptures autonomes, au détriment des éléments sculptés intégrés à des fontaines.

Les deux dessins du fonds Le Brun peuvent être mis en relation avec les maquettes mentionnées par les sources comptables en 1672 : la première est due à une équipe de quatre artistes, Michel Anguier, Philippe Caffieri, Domenico Cucci et Jean-Baptiste Tuby, la seconde à Georges Sibrayque44. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 615 et 618..
Il semble que plusieurs propositions aient été envisagées pour l’aménagement du parterre d’Eau. La dernière d’entre elles est connue par le plan d’exécution (fig. 3) conservé au Nationalmuseum de Stockholm.

Jardins de Versailles - Le parterre d’Eau
fig. 3 - Agence des Bâtiments du roi, Le parterre d’Eau, vers 1672-1673. Dessin. Stockholm, Nationalmuseum, NMH THC 7 © Photo: Nationalmuseum

Le programme de la Grande Commande

Selon Nivelon, le parterre d’Eau devait se lire comme « une représentation de toute la masse ou construction universelle. Les quatre Éléments estoient placez aux angles du parterre, représentez sous la figure de quatre enlèvements : celui de Rhée par Saturne, d’Orithée par Barée [sic], Coronis par Neptune et Proserpine par Pluton […]. De plus, vingt-quatre figures […], lesquelles sont les quatre représentations des quatre éléments simples, les quatre parties de l’année, les quatre parties du jour, les quatre parties du monde, des quatre poèmes et des quatre complexions de l’homme, le tout avec leurs attributs en général, par lesquelles est dépeint et figuré, comme est dit, l’union ou l’enchaînement de ce qui compose l’univers55. Aucune édition du texte de Nivelon n’est satisfaisante : la version authentique est conservée à Florence, Biblioteca Laurenziana, ms Ashburnham 1723. Le passage concernant le parterre d’Eau est aux fol. 184v-186. ».

Destinée dans un premier temps à être dominée par la composition du Parnasse, la cosmogonie du parterre d’Eau devait illustrer la vision d’un monde placé sous l’influence bienfaisante d’Apollon, dieu solaire et symbole de Louis XIV.

Cette vision des effets du Soleil fut combinée à la vieille théorie des humeurs issue d’Hippocrate et de Galien, selon laquelle ces dernières reflètent l’ordre du monde.
Dans son édition française de l’Iconologie de Cesare Ripa en 1644, Jean Baudoin s’en était fait l’écho66. Ripa, Baudoin, 1644, p. 3. : « Les quatre éléments, par la composition desquels se font les générations naturelles, participent en un souverain degré aux quatre premières qualitez [chaud, froid, humide, sec], à l’esgard desquelles se trouvent aussi en l’homme quatre complexions, quatre vertus, quatre sciences principales, quatre arts les plus nobles, quatre saisons de l’année, quatre scituations, quatre vents, quatre différences locales et quatre causes ou sujets des sciences humaines. »

Le tableau suivant permet de visualiser les correspondances mises en œuvre au sein de la Grande Commande :

Éléments (et qualités premières)
Saisons de l’année
Heures du jour
Parties du monde
Tempéraments de l’homme
Genres poétiques
Air (chaud et humide)
Printemps
Point du jour
Asie
Sanguin
Poème satirique
Feu (chaud et sec)
Été
Heure de midi
Afrique
Colérique
Poème héroïque
Terre (froid et sec)
Automne
Soir
Europe
Mélancolique
Poème lyrique
Eau (froid et humide)
Hiver
Nuit
Amérique
Flegmatique
Poème pastoral

Les six tétrades allégoriques

Le Brun est l’auteur de dessins représentant les sculptures de la Grande Commande. À l’exception du dessin des Quatre Parties du monde, qui a probablement disparu, ceux des cinq autres ensembles allégoriques (fig. 4, fig. 5, fig. 6, fig. 7 et fig. 8) ont été conservés.

Jardins de Versailles - Les Quatre Éléments
fig. 4 - Charles Le Brun, Les Quatre Éléments, vers 1673-1674. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29793-recto © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux
Jardins de Versailles - Les Quatre Saisons
fig. 5 - Charles Le Brun, Les Quatre Saisons, vers 1673-1674. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29796-recto © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux
Jardins de Versailles - Les Quatre Parties du jour
fig. 6 - Charles Le Brun, Les Quatre Parties du jour, vers 1673-1674. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29795-recto © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux
Jardins de Versailles - Les Quatre Tempéraments de l’homme
fig. 7 - Charles Le Brun, Les Quatre Tempéraments de l’homme, vers 1673-1674. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29794-recto © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux
Jardins de Versailles - Les Quatre Genres poétiques
fig. 8 - Charles Le Brun, Les Quatre Genres poétiques, vers 1673-1674. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29797-recto © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux

Les quatre sculptures allégoriques symbolisant les Quatre Éléments, ou composantes essentielles du cosmos, forment assurément la tétrade la plus importante de la Grande Commande.
L’Air d’Étienne Le Hongre (MR 2022) semble inspiré de la figure analogue sculptée en relief dans la cour de l’hôtel Carnavalet. Conformément à l’Iconologie de Ripa, l’allégorie est dotée d’un discret caméléon, animal qui, selon Pline, est réputé ne se nourrir que d’air. Alors que Ripa indique le paon comme attribut principal de l’allégorie, Le Hongre a sculpté un aigle : ce changement avait déjà été opéré sur la tapisserie de L’Air de la tenture des Éléments, et Félibien avait eu l’occasion de voir dans l’animal de Jupiter, qui ne craint pas le tonnerre, le symbole de la valeur du roi77. Grivel, 1988, p. 43..
Dès 1686, selon Le Mercure galant, l’œuvre de Le Hongre fut publiquement reconnue comme un chef-d’œuvre par un membre éminent de la famille royale, le duc de Bourbon, fils du Grand Condé88. Mercure galant, mai 1686, p. 222-223. : « M. le Duc […] a examiné toutes les figures de marbre qui sont à Versailles et qui ont esté faites par des sculpteurs modernes, et celle qui représente L’Air luy a paru la plus belle. Ce prince a confirmé par là l’opinion avantageuse qu’on avoit de son bon goust, puisque le sculpteur qui a fait cette figure a mérité une gratification par-dessus le prix de son ouvrage. Je pourrois dire que c’est un prix pour avoir mieux fait que les autres. Vous le nommerez comme il vous plaira, c’est une chose dans laquelle je ne prétens point entrer, à cause des illustres qui ont esté concurrens avec ce sculpteur, qui s’appelle M. Le Hongre. Cette figure de L’Air frappe beaucoup plus les fins connoisseurs que les autres, à cause qu’elle n’est point animée par tout ce qui marque la crainte, la douleur et la joye, qui font que les figures auxquelles on est obligé de donner les vives expressions arrachent toujours d’abord des louanges, quand mesme elles n’auroient ny l’art ny la correction qu’il leur faudroit pour estre parfaites. »
Selon Georges Guillet de Saint-Georges, historiographe de l’Académie royale de peinture et de sculpture, Le Hongre fut spécialement félicité et gratifié par Louvois99. Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture, 1648-1792, t. II, 2008, vol. 1, p. 349.. Le fait est confirmé par Le Mercure galant, qui, en 1709, évoqua l’existence d’un « prix des 24 figures », remporté par Le Hongre à l’époque de Louvois1010. Mercure galant, juillet 1709, p. 338-339..
Parmi les autres allégories de la tétrade des Quatre Éléments, Le Feu de Nicolas Dossier (MR 1837) est symbolisé par une femme largement dévêtue, tenant un vase d’où sortent des flammes, tandis qu’une salamandre, animal réputé se nourrir de feu, gît à ses pieds.
L’Eau de Pierre Legros (MR 2016) est couronnée de joncs, légèrement vêtue d’une draperie et tenant une urne renversée. Elle pose son pied gauche sur un dauphin, roi de la mer, attribut qui pourrait avoir été emprunté à la tapisserie de L’Eau, de la tenture des Éléments.
La Terre de Benoît Massou (MR 2048) est une femme couronnée de fleurs et qui tient une corne d’abondance d’où débordent des fruits. Symbole terrestre, un lion à la crinière abondante est à ses côtés.

La dimension temporelle du cosmos placé sous l’influence d’Apollon est évoquée par les tétrades des Quatre Saisons et des Quatre Heures du jour.
Couronnée de fleurs, l’allégorie symbolisant Le Printemps de Laurent Magnier (MR 2038) est légèrement vêtue et tient un panier rempli de fleurs.
L’allégorie de L’Été de Pierre Hutinot et de son fils homonyme (MR 1883) est une femme robuste, quelque peu hiératique, coiffée d’une couronne de blé et tenant une serpe et une grande gerbe de blé, symboles de la richesse et de l’épanouissement de la nature.
En 1674, Thomas Regnaudin avait prononcé à l’Académie royale de peinture et de sculpture, une conférence sur la représentation de Bacchus dans l’Antiquité : c’est sous les traits de ce dieu, inspiré du célèbre Bacchus de Michel-Ange, mais traité sur un mode plus apaisé et essentiellement frontal – Regnaudin s’intéressait beaucoup à l’art du relief –, qu’il figura son allégorie de L’Automne (MR 2082).
L’Hiver de François Girardon (MR 1864) est assurément le chef-d’œuvre de la Grande Commande. Le sculpteur semble s’être inspiré de l’allégorie sculptée en relief dans la cour de l’hôtel de Sully. Au regard du dessin de Le Brun (fig. 5), Girardon a introduit une dimension dramatique par l’orientation de la tête, qui traduit la résignation, alors que le manteau, considérablement étoffé mais peu couvrant, est celui d’un homme luttant vainement contre le froid. Surtout, Girardon a transformé le modèle relativement jeune de Le Brun en un vieillard à la peau ridée et flasque, proche de la mort. L’œuvre est conçue pour être appréciée de plusieurs points de vue : depuis la droite, l’expression du visage est presque menaçante, la main droite semble rabattre un pan du vêtement sur la poitrine et le corps a l’air de se blottir contre le brasero. Tout en conservant l’universalité du propos, l’allégorie de Girardon est aussi une figure humaine pathétique dans sa lutte contre le froid et les forces de la mort.

La tétrade des Heures du jour comporte deux œuvres de Gaspard Marsy, Le Point du jour (MR 2043) et L’Heure de midi (MR 2045). Pour la première, au regard du dessin de Le Brun, le sculpteur a opéré des changements importants concernant les attributs : ainsi, le coq n’est plus tenu en main, mais paraît au pied de la figure, cependant que Pégase, attribut de l’Aurore, heure propice à l’inspiration poétique, a disparu. La jeune femme allégorique est coiffée d’une étoile rayonnante et tient de sa main gauche un dard, symbole de l’ardeur matinale, tandis qu’un coq est posté à ses pieds.
Sculptée dans un marbre de moins bonne qualité que celui de Carrare – provenant peut-être de Saint-Béat, une carrière française –, L’Heure de midi adopte l’attitude et les traits d’une Vénus, appellation concurrente sous laquelle elle fut désignée par la suite – l’heure de midi étant celle de l’amour.
De même, Le Soir de Martin Desjardins (MR 1835) a été conçu en référence à la fameuse Diane antique des collections royales, qui allait par la suite devenir la Diane de Versailles, et, par son mouvement, il semble citer aussi le Gladiateur Borghèse.
Couronnée de pavots, La Nuit de Jean Raon (MR 2081) est couverte d’un ample drapé aux motifs étoilés. Au lieu de la fourche de Proserpine, reine des régions de la nuit, indiquée par Ripa et reprise par Le Brun, ses attributs sont la torche, qu’elle tient de la main droite, et le hibou, perché à sa gauche. Au regard du dessin de Le Brun (fig. 6), Raon a sans doute été le sculpteur qui s’est montré le plus indépendant.

La tétrade des Quatre Parties du monde symbolise la topographie du cosmos sur lequel Apollon répand ses bienfaits.
Fièrement campée, d’une attitude superbe, L’Europe de Pierre Mazeline (MR 2050) est traitée sur un mode antiquisant, comme s’il s’agissait d’une Minerve casquée venue rappeler l’ancienneté d’un continent voué depuis l’origine aux arts, y compris ceux de la guerre. De fait, le sculpteur a insisté sur les attributs guerriers : casque, bouclier orné d’un cheval cabré en fin relief, trophée d’armes placé aux pieds de la statue. Comme l’explique Ripa1111. Ripa, Baudoin, 1644, p. 9. : « Par le cheval et les armes qui se voyent à l’entour d’elle, il est dénoté qu’elle a tousjours emporté le prix en matière des plus nobles connoissances et des exercices de guerre. »
D’un style assez médiocre, L’Asie de Léonard Roger (MR 2085) est une femme couronnée de fleurs, dotée d’une ceinture richement ornée de pierres précieuses qui retient son ample draperie, d’une cassolette d’encens qu’elle tient de la main gauche, ainsi que d’un turban posé à ses pieds et surmonté d’une aigrette.
L’Afrique de Georges Sibrayque et Jean Cornu (MR 1792) porte une coiffe d’éléphant. Cette dernière, tout comme le lion et les défenses d’ivoire sont les attributs du continent, alors que la figure féminine, assez plantureuse, est largement dévêtue en raison des excès du climat. De fait, elle apporte une note exotique assez chaleureuse au sein de la Grande Commande.
L’Amérique de Gilles Guérin et Hendryck Van Émenryck (MR 1872) est représentée par une Indienne couronnée de plumes et flanquée d’un alligator et d’une tête coupée d’Européen. Selon Ripa1212. Ripa, Baudoin, 1644, p. 10. : « La teste qu’elle a sous ses pieds y est mise exprès avec beaucoup de raison, pour monstrer que ces peuples inhumains se repaissent ordinairement de chair humaine. »

Sous l’égide d’Apollon l’accord profond entre l’homme et la nature est illustré par les allégories des Quatre Tempéraments de l’homme et des Quatre Poèmes.
Le Colérique de Jacques Houzeau et Pierre Vernais (MR 1877) domine la tétrade des Tempéraments de l’homme. L’œuvre ne reprend pas le bouclier visible sur le le dessin de Le Brun (fig. 7) et combine aux conventions énoncées par ce dernier pour figurer l’expression de la colère des références aux remarques formulées par Michel Anguier lors d’une autre conférence académique, prononcée en 1675 et portant explicitement sur les divers effets de la colère1313. Maral, Milovanovic, 2007, p. 54 (texte d’Alexandre Maral).. Saisi dans une attitude dynamique, qui rappelle celle des célèbres groupes antiques des Dioscures du Quirinal à Rome, le personnage allégorique est flanqué d’un lion qui symbolise la colère mais aussi un caractère magnanime et généreux.
De la même manière, par son attitude, Le Sanguin de Noël Jouvenet (MR 2004) évoque le modèle du Petit Faune Borghèse, une référence particulièrement heureuse en la circonstance. Le tempérament sanguin est symbolisé par un homme couronné de vigne et jouant de la flûte, instrument bachique. Le bouc, animal associé à la luxure, est en train de manger une grappe de raisin qui semble tombée de la coiffure du Sanguin.
Sculpté par Michel de La Perdrix, Le Mélancolique (MR 2009) est représenté par un homme bâillonné – ce qui signifie qu’il ne parle jamais –, tenant un livre pour montrer son goût de l’étude, ainsi qu’une bourse fermée, symbole d’avarice.
Sculpté dans un marbre de faible qualité, Le Flegmatique de Matthieu Lespagnandelle (MR 2031) présente un visage résigné, assez proche de celui de L’Hiver de Girardon. L’homme est vêtu d’une fourrure de blaireau, animal qui symbolise la paresse, tandis que la tortue à ses pieds reflète sa lenteur. Ses bras croisés expriment son inaction.

Le Poème lyrique de Jean-Baptiste Tuby (MR 2103) est une femme couronnée de laurier et jouant d’une lyre semblable à celle de l’Apollon de Girardon : l’élégance de sa pose déhanchée signifie la noblesse du répertoire qu’elle symbolise.
Le Poème héroïque de Jean Drouilly (MR 1838) est un jeune homme costumé à l’antique, couronné de laurier et tenant une trompette.
Dû à Gérard-Léonard Hérard et Pierre Granier, Le Poème pastoral (MR 1871) est représenté sous les traits d’une jeune bergère couronnée de fleurs, qui tient une houlette et une flûte de Pan.
Inspiré par le Petit Faune Borghèse, couronné de feuilles de vigne, tenant un bâton et revêtu d’une peau de panthère, Le Poème satirique de Philippe de Buyster (MR 1772) semble prolonger l’esprit burlesque de la Petite Commande. Le personnage allégorique arbore le visage moqueur d’un faune barbu et couronné de lierre, mais ses jambes, croisées, sont celles d’un homme. Les reins ceints d’une dépouille de tigre, il tient son thyrse enserré de lierre et s’appuie avec nonchalance sur un tronc d’arbre où s’enroule une draperie. Ce fut la dernière œuvre de l’artiste, qui la termina lui-même, âgé de plus de quatre-vingt-cinq ans.

Les huit groupes d’enlèvements

Le thème des Quatre Éléments devait être repris par deux séries de quatre groupes d’enlèvements qui, par leur dynamique, en illustreraient aussi les mutations.

Seuls trois des huit groupes prévus furent exécutés.

D’une hauteur de près de 3 mètres, ces groupes monolithes, composés chacun de trois figures, ont été sculptés dans d’importants blocs de marbre, pesant plus de 15 tonnes, acheminés depuis Carrare jusqu’à Paris.

Girardon est l’auteur du groupe de L’Enlèvement de Proserpine par Pluton, ou Le Feu (MR 1865).
Selon les termes du contrat de 1679 conclu entre Girardon et le sculpteur Denis Martin, l’œuvre représentait « le Ravissement de Proserpine par Pluton avec la nymphe Arétuse1414. Marché entre Girardon et Martin, 17 août 1679 ; document signalé par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. IV, p. 70). ». L’épisode mythologique est relaté au livre V des Métamorphoses d’Ovide.

Dû à Regnaudin, le groupe de L’Enlèvement de Cybèle par Saturne (MR 2084) devait symboliser la Terre, dont Cybèle était la déesse, et ses mutations. La troisième figure de ce groupe fut celle de Cérès, fille de Cybèle, appuyée sur un lion. À la différence du groupe de Girardon, aucune source antique ne relate cette scène d’enlèvement, qui fut inventée pour les besoins du programme.

Œuvre conjointe de Gaspard Marsy et d’Anselme Flamen, L’Enlèvement d’Orithye par Borée (MR 1844) est une allégorie de l’Air, Borée étant le dieu du Vent : selon le récit consigné au livre VI des Métamorphoses d’Ovide, amoureux de la nymphe Orithye, fille du roi d’Athènes Érechtée, il l’enleva dans les airs pour la conduire en Thrace. Étrangère au récit ovidien, la troisième figure du groupe est un jeune zéphyr qui tente de contrarier l’action de Borée.

Mentionné par le guide de Combes en 1681, le groupe de L’Enlèvement de Coronis par Neptune aurait dû être exécuté par Tuby pour illustrer l’Eau et ses mutations1515. Combes, 1681, p. 130.. L’œuvre n’apparaît à aucun moment dans les sources comptables.

Les groupes devaient prendre place aux angles du parterre d’Eau.

L’iconographie des groupes de la Grande Commande évoque le dispositif du décor du plafond du salon de Vénus à l’intérieur du château : le peintre René-Antoine Houasse y représenta en effet, à la voussure méridionale, les scènes de L’Enlèvement de Cybèle par Saturne et de L’Enlèvement de Coronis par Neptune et, à la voussure septentrionale, celles de L’Enlèvement d’Orithye par Borée et de L’Enlèvement de Proserpine par Pluton1616. Milovanovic, 2005, p. 102-103.. Plusieurs dessins de Le Brun sont en rapport avec les compositions du salon de Vénus.

Les quatre autres groupes prévus pour orner les quatre pièces d’eau secondaires, reliées au bassin central, ne furent jamais mis en chantier.
Selon Nivelon, ces groupes devaient symboliser la Terre par L’Enlèvement d’Europe par Jupiter métamorphosé en taureau, l’Eau par L’Enlèvement de Mélantho par Neptune métamorphosé en dauphin, l’Air par le groupe d’Arion sauvé par un dauphin, le Feu par celui de Phryxus et Hellé.
Les groupes devaient être entourés de tritons, d’enfants et d’animaux jetant de l’eau.
Au moins six dessins de Le Brun (fig. 9, fig. 10, fig. 11, fig. 12, fig. 13 et fig. 14) peuvent être mis en relation avec trois de ces groupes projetés. Ceux de L’Enlèvement de Mélantho (fig. 10, fig. 11 et fig. 12) sont également en lien avec une composition reprise par René-Antoine Houasse au plafond du salon de Vénus.

Jardins de Versailles - Arion sauvé par un dauphin
fig. 9 - Charles Le Brun, Arion sauvé par un dauphin, vers 1672-1673. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29829-recto © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michèle Bellot
Jardins de Versailles - L’Enlèvement de Mélantho par Neptune
fig. 10 - Charles Le Brun, L’Enlèvement de Mélantho par Neptune, vers 1672-1673. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29820-recto © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
Jardins de Versailles - L’Enlèvement de Mélantho par Neptune
fig. 11 - Charles Le Brun, L’Enlèvement de Mélantho par Neptune, vers 1672-1673. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29863-recto © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michèle Bellot
Jardins de Versailles - L’Enlèvement de Mélantho par Neptune
fig. 12 - Charles Le Brun, L’Enlèvement de Mélantho par Neptune, vers 1672-1673. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 29849-recto © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Christophe Chavan
Jardins de Versailles - Phryxus et Hellé
fig. 13 - Charles Le Brun, Phryxus et Hellé, vers 1672-1673. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, inv. 30056-recto © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
Jardins de Versailles - Phryxus et Hellé
fig. 14 - Charles Le Brun, Phryxus et Hellé, vers 1672-1673. Dessin. Besançon, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie, inv. D.2716 © Besançon, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie – Photo Pierre GUENAT

Le déroulement du chantier : 1674-1683

En 1674, une somme de 20 000 livres fut prévue « pour commencer les figures de marbre blanc du parterre d’Eau1717. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 738. ».
En 1674, deux modèles en plâtre furent disposés sur le parterre1818. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 810..
Toujours en 1674, les sources comptables font mention de dix acomptes de 300 livres, versés à dix sculpteurs différents1919. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 760.. Seul Étienne Le Hongre, auteur de l’allégorie de L’Air (MR 2022), est nommé.

En 1675, Jean-Baptiste Tuby fut rétribué pour quatre modèles de plâtre installés sur le parterre d’Eau2020. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 831. : ils correspondent vraisemblablement aux emplacements indiqués par le plan de Stockholm (fig. 3).
En 1675, vingt et un sculpteurs sont expressément nommés par les comptes des Bâtiments du roi2121. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 829-832. : Philippe de Buyster, Martin Desjardins, Nicolas Dossier, Jean Drouilly, François Girardon, Gilles Guérin, Gérard-Léonard Hérard, Jacques Houzeau, Pierre Hutinot, Noël Jouvenet, Michel de La Perdrix, Pierre Legros, Matthieu Lespagnandelle, Laurent Magnier, Gaspard Marsy, Benoît Massou, Pierre Mazeline, Jean Raon, Léonard Roger, Georges Sibrayque et Jean-Baptiste Tuby.
Associé à une statue de la Grande Commande, le nom de Thomas Regnaudin n’apparaît qu’en 1676, mais il se peut qu’il ait été compris dans la liste des dix sculpteurs de 16742222. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 902..

Les groupes de la Grande Commande furent ordonnés avec un léger décalage : ceux de Girardon et de Regnaudin ne sont mentionnés par les comptes des Bâtiments du roi qu’à partir de 1675, celui de Marsy à partir de 16772323. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 831 et 964..

Le plan de Stockholm (fig. 3) ne comporte aucune indication quant à l’emplacement prévu pour les huit groupes mentionnés (cités) par Nivelon aux angles du parterre et « dans les quatre pièces d’eau répondantes aux pavillons du pallais ». Ces derniers avaient été absorbés dans l’enveloppe de Le Vau à partir de 1669 : il est probable que Nivelon, qui écrit après 1695, en ait rattaché le souvenir à une étape du projet qui les avait supprimés.
De fait, aucun des groupes des pièces d’eau ne fut entrepris et, des quatre censés prendre place, en vertu d’un projet antérieur au plan d’exécution, aux angles du parterre, trois seulement furent menés à terme.
Le changement de parti a dû se produire en 1677, date de la commande du groupe de Marsy, ou peu de temps après.

D’importantes sommes continuèrent à être affectées chaque année au chantier des « figures de marbre du parterre d’Eau » jusqu’en 16802424. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 811, 881, 937, 1016 et 1115..
En juin 1681, l’inventaire après décès du sculpteur La Perdrix indique que son œuvre, Le Mélancolique (MR 2009), était achevée à cette date, quoique pas encore transportée à Versailles2525. Inventaire après décès de La Perdrix, 9 juin 1681 (Souchal, 1977-1993, t. II, p. 194 et 196)..
En décembre 1681, le compte rendu de la visite du roi dans l’atelier de Desjardins mentionne Le Soir (MR 1835) comme achevé2626. Mercure galant, décembre 1681, p. 269-270 (« Le Roy […] considéra quelque temps une Diane de marbre que M. Desjardins a faite pour Versailles »)..
En 1681 et 1682, quelques paiements figurent encore dans les comptes des Bâtiments du roi : Léonard Roger est nommé en 1681, Pierre Hutinot et Georges Sibrayque en 16822727. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 61 et 197..
Les sources comptables mentionnent encore Étienne Le Hongre en 16832828. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 336.. L’année suivante, la Description nouvelle de ce qu’il y a de plus remarquable dans la ville de Paris de Germain Brice signale, dans l’atelier de Tuby aux Gobelins, « une grande muse plus haute que nature, d’une très belle attitude, destinée pour estre mise à Versailles avec d’autres statues de la mesme grandeur2929. Brice, 1684, t. I, p. 261. ». Il s’agit vraisemblablement du Poème lyrique (MR 2103).

Cinq des sculpteurs de la Grande Commande moururent avant d’avoir terminé leur œuvre : Hérard dès 1675, auquel succéda Pierre Granier sur Le Poème pastoral (MR 1871) ; Guérin en 1678, dont L’Amérique (MR 1872) fut achevée par Hendryck Van Émenryck – non mentionné par les comptes des Bâtiments du roi mais connu par un contrat passé devant notaire et rétribué par les héritiers de Guérin3030. Marché entre Guérin et Van Émenryck, 20 janvier 1678. ; Hutinot en 1679, dont le fils, lui aussi prénommé Pierre, termina L’Été (MR 1883) ; Marsy en 1681, dont le groupe d’enlèvement (MR 1844) fut achevé par son élève Anselme Flamen ; et Sibrayque, probablement en 1682, auquel succéda Jean Cornu sur L’Afrique (MR 1792).

En août 1679, Girardon passa devant notaire un contrat avec le sculpteur Denis Martin3131. Marché entre Girardon et Martin, 17 août 1679 ; document signalé par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. IV, p. 70). : moyennant une somme de 4 100 livres et un délai maximal de cinq ans, ce dernier était chargé, sous la direction de Girardon, de transcrire dans le marbre le modèle de L’Enlèvement de Proserpine (MR 1865). Moins d’un mois plus tard, le contrat fut annulé, mais il est probable que Girardon eut quand même recours aux services d’un praticien.
De même, en 1680, pour achever Le Colérique (MR 1877), Houzeau s’adjoignit le concours d’un autre sculpteur, Pierre Vernais, par contrat passé devant notaire3232. Marché entre Houzeau et Vernais, 12 mai 1680 ; document signalé par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. II, p. 138)..
D’autres sculpteurs eurent sans doute également recours à cette pratique : le reproche devait en être fait à Le Hongre, à propos de L’Air (MR 2022), mais tardivement et sans preuve3333. Nouveau Mercure, juillet 1718, p. 65 : « Il me paroit qu’il y manque un certain feu, qui la rendroit plus vive et plus animée. Vous avez raison […], M. Le Hongre ne travailloit pas par lui-même et c’est dommage, il auroit mieux exécuté ses idées. ».

Chaque sculpture fut probablement précédée d’un modello, en terre ou en plâtre, destiné à être validé par le commanditaire ou le maître d’œuvre.
Le modèle en plâtre de L’Afrique est signalé par l’inventaire après décès de Gaspard Marsy, ce qui laisse penser que ce dernier, dont l’épouse était la marraine d’un enfant de Sibrayque, ait participé à l’élaboration de l’œuvre3434. Inventaire après décès de Gaspard Marsy, 29 juillet 1682 ; document cité par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. III, p. 70).. Publiée en 1681, la gravure de Gérard Audran donne le nom de Marsy comme auteur de L’Afrique.
Le même inventaire recense le modèle, d’une hauteur d’environ 100 centimètres, du Point du jour3535. Inventaire après décès de Gaspard Marsy, 29 juillet 1682 ; document cité par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. III, p. 70)..
Une petite terre cuite du Sanguin apparaît dans par l’inventaire après décès de l’épouse de Jouvenet3636. Inventaire après décès de Madame Jouvenet, 23 avril 1715 ; document cité par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. II, p. 192)..
Concernant le groupe de L’Enlèvement de Proserpine par Pluton de Girardon (MR 1865), selon le contrat de 1679, le sculpteur Martin s’engageait à travailler « conformément au grand modelle qui est en l’astellier dud. sieur Girardon aux galleries du Louvre, pour le regard de la grandeur seullement et, pour estude, suivant le petit modelle qui est aud. astellier, sur lequel led. Martin coppiera l’ouvrage, à effect de quoy luy sera fourny le bloc de marbre qui sera à cet effet transporté aud. astellier3737. Marché entre Girardon et Martin, 17 août 1679 ; document signalé par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. IV, p. 70). ». Lorsque Nicodème Tessin visita la collection de Girardon au Louvre, en 1687, il vit le modèle en terre de L’Enlèvement, « d’assez grandes dimensions » – vraisemblablement le petit modèle mentionné en 1679 et devenu objet de collection3838. Relation de Tessin, 1687-1, p. 259-260.. Dans l’atelier de Girardon, Tessin vit aussi le modèle à grandeur en plâtre. Tessin ajoute que Girardon lui fit don d’un « petit modèle, haut d’environ 7 quarts » de pied (environ 55 centimètres), qui, du fait de sa relative petite taille, ne peut être confondu avec l’autre modèle : pas plus localisé que ce dernier, le groupe donné par Girardon à Tessin pourrait avoir correspondu au modèle de présentation, destiné à être validé par le maître d’ouvrage. Tessin ne précise pas dans quel matériau était le petit modèle qui lui fut offert par Girardon. Le Suédois étant de passage à Paris, il est probable que l’œuvre ait été de bronze, une terre pouvant difficilement voyager.

Les sommes versées par l’administration des Bâtiments du roi aux artistes de la Grande Commande ou à leurs ayants droit furent loin d’être égales pour tous. Dans une certaine mesure, il semble que la qualité du travail accompli, voire la réputation des artistes concernés, aient été prises en compte3939. Estimation du 15 août 1692..
Ainsi, L’Hiver de Girardon (MR 1864), L’Air de Le Hongre (MR 2022) et Le Soir de Desjardins (MR 1835) furent rétribués à hauteur de 5 500 livres. Une somme de 5 000 livres fut prévue pour Le Poème satirique de Buyster (MR 1772), L’Amérique de Guérin (MR 1872), L’Eau de Legros (MR 2016) et L’Heure de midi de Marsy (MR 2045).
Les autres sculptures furent rétribuées par des montants inférieurs : Le Printemps de Magnier (MR 2038) et L’Europe de Mazeline (MR 2050) à 4 800 livres, Le Sanguin de Jouvenet (MR 2004) à 4 700 livres, Le Colérique d’Houzeau (MR 1877) et La Nuit de Raon (MR 2081) à 4 600 livres, Le Poème pastoral d’Hérard et Granier (MR 1871), La Terre de Massou (MR 2048) et Le Point du jour de Marsy (MR 2043) à 4 500 livres, L’Automne de Regnaudin (MR 2082) à 4 300 livres, Le Poème héroïque de Drouilly (MR 1838) et Le Poème lyrique de Tuby (MR 2103) à 4 000 livres.
Les autres sculptures furent estimées encore en deçà : Le Flegmatique de Lespagnandelle (MR 2031) pour 3 850 livres, L’Afrique de Sibrayque et Cornu (MR 1792) et L’Asie de Roger (MR 2085) pour 3 500 livres, Le Feu de Dossier (MR 1837) pour 3 200 livres, L’Été des Hutinot père et fils (MR 1883) et Le Mélancolique de La Perdrix (MR 2009) pour 3 000 livres.
Des trois groupes d’enlèvements, celui de Girardon (MR 1865) fut rémunéré à hauteur de 15 000 livres, les deux autres (MR 2084 et MR 1844) pour 13 000 livres4040. Estimation du 15 août 1692. Pour le groupe de Girardon (MR 1865) : Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. III, col. 1004-1005 (parfait paiement en 1694 de 20 500 livres, dont il faut retrancher le montant de L’Hiver, connu par ailleurs)..

Les graveurs Gérard Édelynck et Gérard Audran furent rétribués, le premier à partir de 1679, le second en 1681, pour réaliser des estampes de certaines des sculptures de la Grande Commande4141. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 1207, et t. II, col. 100. : L’Air, L’Automne, L’Heure de midi, L’Hiver, La Terre, Le Poème pastoral, L’Été, Le Printemps, Le Soir, Le Point du jour, L’Afrique et L’Enlèvement de Proserpine. Pour autant, les œuvres concernées n’étaient pas nécessairement achevées à ce moment-là, le graveur pouvant travailler d’après les modèles.

En 1681, à propos du parterre d’Eau, le guide de Combes indique que « l’on mettra vingt-huit statues de marbre blanc que le roy a fait faire4242. Combes, 1681, p. 122. ». Il poursuit : « De ces vingt-huit statues de marbre blanc qui seront posées au parterre d’Eau, il y en aura quatre aux quatre coins du parterre, chacun de dix pieds de hauteur, représentans quatre ravissemens […]. Dans les allées du même parterre, on mettra vingt-quatre figures de marbre blanc, de sept pieds de hauteur chacune, représentans par six fois quatre les quatre Saisons de l’année, les quatre Parties du monde, les quatre Âges, les quatre Poèmes, les quatre Parties du jour et de la nuict et les quatre Éléments, le tout fait par les plus habiles sculpteurs du royaume4343. Combes, 1681, p. 129-131.. »

En 1682, au moins treize piédestaux sont mentionnés par les comptes des Bâtiments du roi4444. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 170-171 (paiement du 16 juin 1682 au maçon Tauriac pour « neuf piédestaux de pierre de liais pour les figures du parterre d’Eau »), 180 (paiement du 9 septembre 1682 aux maçons Aularge et Louis Bezeau, dit La Pensée, « pour quatre piédestaux pour les figures du parterre d’Eau ») et 192 (paiements d’avril-mai 1682 au maçon Tauriac pour « huit piédestaux qu’il fait pour les figures du parterre d’Eau »)..

Un journal de paiements de mémoires et d’ouvriers donne quelques renseignements sur les délais d’exécution : ainsi, la figure du Sanguin de Jouvenet est « posée dans le parterre d’Eau du chasteau de Versailles au coin du costé de la grotte en l’année 1682 » ; L’Été de Hutinot est « posez dans le petit parc de Versailles en l’année 1682 » ; la figure du Flegmatique de Lespagnandelle est « faite pour le parterre d’Eau au chasteau de Versailles en l’année 1682 » ; « un mémoire du Gaspard [Marsy] pour une figure de marbre faite et posés au parterre du petit parc de chasteau de Versailles en l’année 1682 » correspond au Point du jour ou à L’Heure de midi ; L’Afrique est « posée dans le petit parc de versailles le 15 mars 1684 » ; et L’Automne de Regnaudin est « posée au petit parterre d’Eau du chasteau de Versailles en l’année 16804545. Journal de paiements et d’enregistrement des mémoires et rôles, 1683-1689, fol. 80v-84v. ».

Les sculptures de la Grande Commande au bosquet des Dômes : 1677-1683

« Huit piédestaux des figures de la Renommée avec les huit modelles » furent inscrits au chapitre des aménagements prévus en 16774646. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 942.. Il s’agit des huit socles du pourtour du bosquet des Dômes.

En mars 1678, les huit modèles étaient en place, dus à Philippe de Buyster, Jean Drouilly, Noël Jouvenet, Pierre Legros, Benoît Massou, Pierre Mazeline, Jean Raon et Thomas Regnaudin4747. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 1048..

Tous ces sculpteurs étaient alors concernés par la Grande Commande : les modèles en question étaient ceux des allégories de marbre qu’ils étaient encore en train de sculpter. Quatre d’entre eux sont identifiables sur le dessin d’Israël Silvestre (fig. 15) conservé au Louvre4848. Silvestre, vers 1680, fol. 9. : de gauche à droite, c’est-à-dire d’est en ouest, La Nuit de Raon (Vjs 1109), L’Automne de Regnaudin (Vjs 1110), L’Europe de Mazeline (Vjs 697) et Le Sanguin de Jouvenet (Vjs 221).
Le Poème satirique de Buyster (Vjs 98), Le Poème héroïque de Drouilly (Vjs 161), L’Eau de Legros (Vjs 391) et La Terre de Massou (Vjs 696) devaient se trouver dans la partie septentrionale du bosquet, qui n’est pas figurée par le dessin de Silvestre.

Jardins de Versailles - Fontaine de la Renommée dans le jardin de Versailles
fig. 15 - Israël Silvestre, Fontaine de la Renommée dans le jardin de Versailles, vers 1680 [lettre de la gravure de Silvestre de même sujet]. Dessin. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques, Fonds des dessins et miniatures, Réserve des grands albums, Album Silvestre Israël, fol. 9 (Inv. 33017 recto) © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

En 1681, le guide de Combes signale la présence de « dix statues, ou pour mieux dire leurs modelles », sur le pourtour du bosquet des Dômes4949. Combes, 1681, p. 99..
Le guide de Combes ajoute5050. Combes, 1681, p. 99. : « On n’en fait pas ici l’explication, parce qu’on ne sait pas la volonté du roi là-dessus. »
L’état décrit par le guide de Combes est illustré par la gravure d’Israël Silvestre intitulée Fontaine de la Renommée dans le jardin de Versailles (fig. 16) et datée de 16825151. Hedin, 1997, p. 279. : les deux groupes (Vjs 1007 et Vjs 1008) du dessin du même Silvestre ont disparu, remplacés par le modèle de L’Heure de Midi de Gaspard Marsy (Vjs 655) et par celui du Printemps de Laurent Magnier (Vjs 694). Quant aux modèles de La Nuit (Vjs 1109) et du Sanguin (Vjs 221), ils ont respectivement cédé leur place aux modèles de L’Afrique de Georges Sibrayque et Jean Cornu (Vjs 128) et de L’Asie de Léonard Roger (Vjs 671).

Jardins de Versailles - Fontaine de la Renommée dans le jardin de Versailles
fig. 16 - Israël Silvestre, Fontaine de la Renommée dans le jardin de Versailles, 1682. Gravure. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, GR 157 © Château de Versailles, Dist. RMN-Grand Palais / Christophe Fouin

L’état décrit par le guide de Combes est confirmé par un plan général des jardins (fig. 17) conservé aux Archives nationales.

Jardins de Versailles - Plan général des jardins de Versailles
fig. 17 - Agence des Bâtiments du roi, Plan général des jardins de Versailles (détail), 1680-1681. Dessin. Paris, Archives nationales, N/I Seine-et-Oise, no 36 © Archives nationales

Avant août 1683, dix-sept sculptures en marbre de la Grande Commande furent transférées de Paris à Versailles et installées au bosquet des Dômes et sur le parterre d’Eau5252. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 316, parfait paiement d’août 1683 au voiturier Nicolas Richon..
Il est possible que les dix plâtres du bosquet des Dômes aient alors été remplacés par les versions en marbre (MR 1792, MR 2050, MR 2082, MR 2038, MR 1772, MR 1838, MR 2016, MR 2048, MR 2045 et MR 2085) correspondantes.

Ainsi, l’idée d’alléger le programme du parterre d’Eau n’attendit probablement pas l’arrivée de Louvois à la surintendance des Bâtiments du roi.

Le tournant de l’automne 1683

En septembre 1683, tout juste nommé, le nouveau surintendant des Bâtiments du roi, Louvois, eut à cœur de presser l’achèvement du programme. Il écrivit au garde du magasin des marbres à Paris5353. Correspondance de Louvois, 1683-1684, p. 10. : « Il manque à Versailles quatre des statues qui doivent estre posées sur le parterre, dont les sieurs Girardon et Le Hongre en font chacun une [L’Hiver (MR 1864) et L’Air (MR 2022)], que l’on m’a dit estre parachevées. Ayez soin de les envoyer au plus tost à Versailles. Informez-vous aussy qui sont les sculpteurs qui font les deux autres et les pressez de les parachever. »
Quelques jours après, Louvois revint sur le sujet5454. Correspondance de Louvois, 1683-1684, p. 40. : « Je suis surpris du peu d’avancement des trois statues qui restent à faire pour le parterre de Versailles. Dites aux trois sculpteurs qui les ont entre les mains que je désire qu’elles soient achevées avant la fin du mois prochain et au sieur Dossié qu’il n’aura pas un sol que la sienne [Le Feu (MR 1837)] ne soit placée. »

La quatrième sculpture mentionnée par Louvois est Le Soir de Desjardins (MR 1835) : les sources comptables indiquent seulement en septembre 1684 que son œuvre a été achevée et installée à Versailles5555. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 442..

En septembre 1683, Louvois fit état de son impatience à propos de l’achèvement de la Grande Commande.
Le nouveau surintendant eut même recours à la menace à l’encontre de Dossier, dont Le Feu (MR 1837) n’était pas achevé5656. Correspondance de Louvois, 1683-1684, p. 40. : « Si je n’aprends pas qu’il y travaille avec diligence, je le feray mettre en prison pour luy apprendre, après avoir receu 3 900 livres, de demander encore de l’argent. »
Pour autant, un an plus tard, Dossier était de nouveau rétribué pour son œuvre, encore en cours d’exécution5757. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 442, paiement du 3 septembre 1684..
Il semble que Louvois, après avoir voulu faire montre d’autorité, se soit relativement désintéressé de l’avancement de ce chantier.

La raison probable de cette évolution a été donnée par Nivelon : « On a changé depuis cette disposition, à raison que l’espace a esté jugée trop resserré pour tant d’ouvrages ensemble. » Le changement de parti intervenu en 1683 pourrait avoir été provoqué par une prise de conscience subite de l’effet de saturation de l’espace.

Fin novembre 1683, Louvois ordonna la destruction du parterre d’Eau de 16735858. Marché passé avec Leclerc, 30 novembre 1683..
Il fut remplacé l’année suivante par un nouveau parterre d’Eau, formé de deux grands bassins répartis de part et d’autre d’une large allée centrale, de manière à restaurer en quelque sorte la continuité de la perspective.
En ce qui concerne la sculpture, les margelles de ces bassins accueillirent, à partir de 1688, vingt-quatre nouvelles œuvres, en bronze, mais beaucoup moins élevées que celles de la Grande Commande : des figures couchées, des groupes d’enfants, sans rapport avec le thème d’Apollon et l’universalité du cosmos.

La dernière représentation du parterre d’Eau avant sa destruction est le dessin de Liévin Cruyl (fig. 18) conservé à Versailles. Daté de 1684 – probablement du début de l’année –, il montre seize sculptures de la Grande Commande encore en place.

Jardins de Versailles - Vue à vol d’oiseau du château et des jardins de Versailles
fig. 18 - Liévin Cruyl, Vue à vol d’oiseau du château et des jardins de Versailles, 1684. Dessin. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, inv. dessins 308 / MV 5679 © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux

Pour la plupart, les statues de la Grande Commande – provenant du parterre d’Eau, mais aussi du bosquet des Dômes (occupé par de nouvelles sculptures à partir du printemps 1684) – furent replacées à partir de 1684 :

Au moins cinq œuvres de la Grande Commande restèrent sur le nouveau parterre d’Eau, autour des nouvelles fontaines du Point du jour et du Soir, aménagées à partir de 1684 :

  • Autour de la fontaine du Point du jour : L’Eau de Legros (MR 2016), Le Printemps de Magnier (MR 2038) et Le Point du jour de Marsy (MR 2043).
  • Autour de la fontaine du Soir : L’Air de Le Hongre (MR 2022) et Le Soir de Desjardins (MR 1835), ainsi que, peut-être, L’Heure de midi (MR 2045).

Comme on l’a vu, cette dernière avait probablement été placée au bosquet des Dômes.
Livré fin 1684, Le Feu de Dossier (MR 1837) fut installé en position surnuméraire sur la rampe sud du parterre de Latone.
Curieusement, Le Mélancolique de La Perdrix (MR 2009) ne fut installé sur son socle, sur la rampe nord du parterre de Latone, qu’après 1686 – date de l’inventaire qui le signale à Versailles, mais sans le localiser de manière précise, indiquant La Fourberie de Louis Le Conte (MR 2011) à son emplacement.

Les deux groupes de Sphinx (MR 3302 et MR 3303) furent déplacés au parterre du Midi, où ils sont attestés par l’inventaire de 1686.
Le globe terrestre de marbre fut transféré dans les jardins de Meudon, sur le Grand Parterre, où il est cité par un inventaire non daté, probablement de la fin du xviie siècle5959. Inventaire des sculptures de Meudon, [1697-1698], p. 441..

Encore inachevés au moment du changement de parti de 1683, les groupes d’enlèvements ne furent jamais disposés sur le parterre d’Eau.
Le premier à parvenir à Versailles fut L’Enlèvement d’Orithye par Borée, entrepris par Gaspard Marsy et mené à terme par Anselme Flamen (MR 1844). Il fut placé le 26 septembre 1687 sur le parterre de l’Orangerie, en présence de l’architecte suédois Nicodème Tessin6060. Relation de Tessin, 1687, p. 159-160 ; Lettre de Fossier du 29 août 1694..
Mort en 1681, Marsy n’avait pas eu le loisir d’achever son œuvre, qui semble être restée assez longtemps à l’état de modèle avant d’être traduite dans le marbre par Flamen, rétribué pour la première fois en 1684 seulement6161. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 441..
L’Enlèvement de Cybèle par Saturne de Thomas Regnaudin (MR 2084) fut également installé sur le parterre de l’Orangerie, le 26 octobre 16876262. Lettre de Fossier du 29 août 1694. Le transfert à Versailles des deux groupes fut rétribué par un paiement de juin 1688 (Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. III, col. 85)..
Les deux groupes sont encore attestés en 1714 sur le parterre de l’Orangerie par le plan gravé de Jean Raymond d’après le fontainier Dominique Girard (fig. 19).
Ils quittèrent ce parterre en 17166363. Comptes des Bâtiments du Roi, 1717, fol. 91, paiement du 15 décembre 1717 au sculpteur Alexandre Rousseau, dit Rousseau de Corbeil ; Piganiol de La Force, 1742, t. II, p. 288-289..

Jardins de Versailles - Plan général des jardins, bosquets et pièces d’eau du petit parc de Versailles
fig. 19 - Jean Raymond, d’après Dominique Girard, Plan général des jardins, bosquets et pièces d’eau du petit parc de Versailles, 1714. Gravure. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, GR 146.1.23 © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

En 1689, le groupe de Girardon (MR 1865) n’était pas terminé. Selon un document daté du 28 août 1689, « il faut plus de 6 mois pour l’achever6464. Mémoire du 28 août 1689, p. 242. ». Il fut terminé avant 1694, date du parfait paiement6565. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. III, col. 948.. Il fut transféré à Versailles semble-t-il en 16966666. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. IV, col. 50, paiement du 11 mars 1696 à Jean-Denis Fossier, garde des magasins du roi, « pour avoir transporté un groupe de l’Enlèvement de Proserpine », dont la date du transport n’est pas précisée.. Il fut installé dans un premier temps sur le parterre d’Apollon, à l’emplacement occupé par la suite par le groupe d’Ino et Mélicerte (MR 1869)6767. Description des jardins de Versailles par Pigeon, 1696, p. 192 (« il est présentement sur le bord du bassin d’Apollon »).. En 1699, il fut placé au centre du bosquet de la Colonnade6868. Le 30 janvier 1699, le groupe de L’Enlèvement de Proserpine est encore attesté sur son socle de la demi-lune du parterre du bassin d’Apollon (Registre des ordres de Louis XIV à Hardouin-Mansart, 1699-1702, fol. 3, ordre de Louis XIV de « faire un modèle de stuc d’un groupe de figures sur un pied d’estail de marbre, sur lequel est présentement L’Enlèvement de Proserpine près d’Apollon »). Le 4 mai 1699, Girardon reçut « un culot de bassin de marbre blanc pour un socle du piédestal de L’Enlèvement de Proserpine », dont il restitua une partie par la suite (État des marbres délivrés aux marbriers et sculpteurs en 1699, fol. 4 ; État des marbres retirés des marbriers et sculpteurs en 1699).. C’est probablement alors que sa terrasse fut rendue circulaire pour s’adapter au nouveau piédestal cylindrique qui avait été exécuté entre 1696 et 1698. Le groupe fut signé et daté de 1699 : « F. GIRARDON TROIEN. 1699. »

La mise à l’abri de la Grande Commande

En 1793, le sculpteur Claude Dejoux fut chargé de faire disparaître « les fleurs de lys de dessus le manteau de la statue représentant le Poème héroïque » (MR 1838) et « les fleurs de lys tout au pourtour du bouclier et sur le casque de la statue représentant l’Europe » (MR 2050)6969. État des ouvrages de sculpture faits par Dejoux, 1793..

Les allégories des Quatre Parties du monde (MR 2050, MR 2085, MR 1792 et MR 1872) furent provisoirement mises à l’abri à la fin du xviiie siècle : entre 1797 et 1804, elles ornèrent la chapelle du Dôme des Invalides à Paris7070. Elles sont encore signalées sur le parterre du Nord par l’édition de 1797 de l’Almanach de Versailles (p. 12). Leur retour à Versailles est annoncé par l’édition de 1804 du Cicerone de Versailles (p. 78), constaté par celle de 1805 (p. 80)..

En 1885, le conservateur du musée de Versailles, Charles Gosselin, attira l’attention du directeur des Musées nationaux sur le sort de L’Enlèvement de Proserpine de Girardon (MR 1865) et préconisa sa mise à l’abri7171. Correspondance des conservateurs du musée de Versailles, 1884-1887, p. 33-37, lettre de Charles Gosselin à Albert Kaempfen, directeur des Musées nationaux, 16 avril 1885.. En 1896, son successeur, Pierre de Nolhac, parvint à faire placer le chef-d’œuvre de Girardon à l’abri, mais il fut désavoué par sa hiérarchie et fut contraint de le faire replacer au centre du bosquet de la Colonnade7272. Correspondance des conservateurs du musée de Versailles, 1893-1903, lettre de Pierre de Nolhac à Marcel Lambert, architecte en chef des palais de Versailles et de Trianon, 1er février 1896, lettre d’Albert Kempfen, directeur des Musées nationaux, à Pierre de Nolhac, 4 août 1896, et réponse de Pierre de Nolhac au directeur des Musées nationaux, 6 août 1896..

En 1955, l’état de la sculpture fut enfin unanimement jugé critique et elle fut alors mise à l’abri. Depuis 1990, elle est remplacée par une réplique (inv. 2009.00.002 ; inv. 2009.00.004) au bosquet de la Colonnade et, depuis 2009, elle est présentée à l’intérieur de l’Orangerie.

Partis pour le jardin des Tuileries sous la Régence, les deux autres groupes d’enlèvements (MR 2084 et MR 1844) furent mis à l’abri au musée du Louvre en 1972 seulement, terriblement dégradés.

À Versailles, L’Heure de midi de Marsy (MR 2045) fut mise à l’abri en 1985 et remplacée par une réplique (inv. 2009.00.084) dans les jardins : du fait de son matériau constitutif, sans doute un marbre de Saint-Béat, moins résistant que celui de Carrare, sa surface s’était altérée de façon particulièrement visible.

Également pour répondre à une situation d’urgence, après avoir été brisée par la tempête de 1990, L’Asie de Roger (MR 2085) fut mise à l’abri et remplacée par une réplique (inv. 2009.00.079).

En 2006, pour les mêmes raisons que L’Heure de midi de Marsy, Le Flegmatique de Lespagnandelle (MR 2031) fut lui aussi mis à l’abri puis remplacé par une réplique (inv. 2009.00.090).

Depuis 2008, cette gestion au cas par cas a laissé place à une véritable politique de conservation. L’effort s’est prioritairement porté sur les sculptures de la Grande Commande de 1674, fleuron du patrimoine de Versailles. Ainsi, en six ans, l’ensemble de la Grande Commande a pu être sauvé :

  • En 2008 : L’Eau de Legros (MR 2016), L’Air de Le Hongre (MR 2022), La Terre de Massou (MR 2048) et La Nuit de Raon (MR 2081).
  • En 2009 : L’Hiver de Girardon (MR 1864), L’Amérique de Guérin et Van Émenryck (MR 1872), L’Europe de Mazeline (MR 2050) et L’Automne de Regnaudin (MR 2082).
  • En 2010 : L’Afrique de Sibrayque et Cornu (MR 1792), Le Point du jour de Marsy (MR 2043) et Le Poème héroïque de Drouilly (MR 1838) ;
  • En 2011 : Le Mélancolique de La Perdrix (MR 2009), Le Printemps de Magnier (MR 2038) et Le Poème pastoral de Granier (MR 1871).
  • En 2012 : Le Feu de Dossier (MR 1837), L’Été des Hutinot père et fils (MR 1883) et Le Soir de Desjardins (MR 1835).
  • En 2013 : Le Sanguin de Jouvenet (MR 2004), Le Poème lyrique de Tuby (MR 2103), Le Colérique d’Houzeau et Vernais (MR 1877) et Le Poème satirique de Buyster (MR 1772).

Toutes ces œuvres ont été remplacées dans les jardins par des répliques : L’Eau (inv. 2011.00.570), L’Air (inv. 2009.00.111), La Terre (inv. 2009.00.112), La Nuit (inv. 2009.00.152), L’Hiver (inv. 2010.00.011), L’Amérique (inv. 2010.00.004), L’Europe (inv. 2010.00.008), L’Automne (inv. 2010.00.010), L’Afrique (inv. 2011.00.586), Le Point du jour (inv. 2011.00.359), Le Poème héroïque (inv. 2011.00.017), Le Mélancolique (inv. 2011.00.147), Le Printemps (inv. 2012.00.699), Le Poème pastoral (inv. 2012.00.666), Le Feu (inv. 2015.00.026), L’Été (inv. 2014.00.902), Le Sanguin (inv. 2015.00.008), Le Poème lyrique (inv. 2015.00.027), Le Colérique (inv. 2014.00.903), Le Poème satirique (inv. 2015.00.031) et Le Soir (inv. 2015.00.009).

1. Maral, 2011-1 ; Maral, 2013-1 ; Maral, 2015, p. 106-120. L’appellation de « Grande Commande » se rencontre pour la première fois sous la plume de Pierre Francastel (Francastel, 1930, p. 103).
2. Félibien, 1674, p. 88.
3. Aucune édition du texte de Nivelon n’est satisfaisante : la version authentique est conservée à Florence, Biblioteca Laurenziana, ms Ashburnham 1723. Le passage concernant le parterre d’Eau est aux fol. 184v-186.
4. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 615 et 618.
5. Aucune édition du texte de Nivelon n’est satisfaisante : la version authentique est conservée à Florence, Biblioteca Laurenziana, ms Ashburnham 1723. Le passage concernant le parterre d’Eau est aux fol. 184v-186.
6. Ripa, Baudoin, 1644, p. 3.
7. Grivel, 1988, p. 43.
8. Mercure galant, mai 1686, p. 222-223.
9. Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture, 1648-1792, t. II, 2008, vol. 1, p. 349.
10. Mercure galant, juillet 1709, p. 338-339.
11. Ripa, Baudoin, 1644, p. 9.
12. Ripa, Baudoin, 1644, p. 10.
13. Maral, Milovanovic, 2007, p. 54 (texte d’Alexandre Maral).
14. Marché entre Girardon et Martin, 17 août 1679 ; document signalé par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. IV, p. 70).
15. Combes, 1681, p. 130.
16. Milovanovic, 2005, p. 102-103.
17. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 738.
18. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 810.
19. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 760.
20. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 831.
21. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 829-832.
22. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 902.
23. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 831 et 964.
24. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 811, 881, 937, 1016 et 1115.
25. Inventaire après décès de La Perdrix, 9 juin 1681 (Souchal, 1977-1993, t. II, p. 194 et 196).
26. Mercure galant, décembre 1681, p. 269-270 (« Le Roy […] considéra quelque temps une Diane de marbre que M. Desjardins a faite pour Versailles »).
27. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 61 et 197.
28. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 336.
29. Brice, 1684, t. I, p. 261.
30. Marché entre Guérin et Van Émenryck, 20 janvier 1678.
31. Marché entre Girardon et Martin, 17 août 1679 ; document signalé par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. IV, p. 70).
32. Marché entre Houzeau et Vernais, 12 mai 1680 ; document signalé par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. II, p. 138).
33. Nouveau Mercure, juillet 1718, p. 65 : « Il me paroit qu’il y manque un certain feu, qui la rendroit plus vive et plus animée. Vous avez raison […], M. Le Hongre ne travailloit pas par lui-même et c’est dommage, il auroit mieux exécuté ses idées. »
34. Inventaire après décès de Gaspard Marsy, 29 juillet 1682 ; document cité par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. III, p. 70).
35. Inventaire après décès de Gaspard Marsy, 29 juillet 1682 ; document cité par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. III, p. 70).
36. Inventaire après décès de Madame Jouvenet, 23 avril 1715 ; document cité par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. II, p. 192).
37. Marché entre Girardon et Martin, 17 août 1679 ; document signalé par François Souchal (Souchal, 1977-1993, t. IV, p. 70).
38. Relation de Tessin, 1687-1, p. 259-260.
39. Estimation du 15 août 1692.
40. Estimation du 15 août 1692. Pour le groupe de Girardon (MR 1865) : Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. III, col. 1004-1005 (parfait paiement en 1694 de 20 500 livres, dont il faut retrancher le montant de L’Hiver, connu par ailleurs).
41. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 1207, et t. II, col. 100.
42. Combes, 1681, p. 122.
43. Combes, 1681, p. 129-131.
44. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 170-171 (paiement du 16 juin 1682 au maçon Tauriac pour « neuf piédestaux de pierre de liais pour les figures du parterre d’Eau »), 180 (paiement du 9 septembre 1682 aux maçons Aularge et Louis Bezeau, dit La Pensée, « pour quatre piédestaux pour les figures du parterre d’Eau ») et 192 (paiements d’avril-mai 1682 au maçon Tauriac pour « huit piédestaux qu’il fait pour les figures du parterre d’Eau »).
45. Journal de paiements et d’enregistrement des mémoires et rôles, 1683-1689, fol. 80v-84v.
46. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 942.
47. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. I, col. 1048.
48. Silvestre, vers 1680, fol. 9.
49. Combes, 1681, p. 99.
50. Combes, 1681, p. 99.
51. Hedin, 1997, p. 279.
52. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 316, parfait paiement d’août 1683 au voiturier Nicolas Richon.
53. Correspondance de Louvois, 1683-1684, p. 10.
54. Correspondance de Louvois, 1683-1684, p. 40.
55. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 442.
56. Correspondance de Louvois, 1683-1684, p. 40.
57. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 442, paiement du 3 septembre 1684.
58. Marché passé avec Leclerc, 30 novembre 1683.
59. Inventaire des sculptures de Meudon, [1697-1698], p. 441.
60. Relation de Tessin, 1687, p. 159-160 ; Lettre de Fossier du 29 août 1694.
61. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. II, col. 441.
62. Lettre de Fossier du 29 août 1694. Le transfert à Versailles des deux groupes fut rétribué par un paiement de juin 1688 (Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. III, col. 85).
63. Comptes des Bâtiments du Roi, 1717, fol. 91, paiement du 15 décembre 1717 au sculpteur Alexandre Rousseau, dit Rousseau de Corbeil ; Piganiol de La Force, 1742, t. II, p. 288-289.
64. Mémoire du 28 août 1689, p. 242.
65. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. III, col. 948.
66. Comptes des Bâtiments du Roi, 1664-1715, t. IV, col. 50, paiement du 11 mars 1696 à Jean-Denis Fossier, garde des magasins du roi, « pour avoir transporté un groupe de l’Enlèvement de Proserpine », dont la date du transport n’est pas précisée.
67. Description des jardins de Versailles par Pigeon, 1696, p. 192 (« il est présentement sur le bord du bassin d’Apollon »).
68. Le 30 janvier 1699, le groupe de L’Enlèvement de Proserpine est encore attesté sur son socle de la demi-lune du parterre du bassin d’Apollon (Registre des ordres de Louis XIV à Hardouin-Mansart, 1699-1702, fol. 3, ordre de Louis XIV de « faire un modèle de stuc d’un groupe de figures sur un pied d’estail de marbre, sur lequel est présentement L’Enlèvement de Proserpine près d’Apollon »). Le 4 mai 1699, Girardon reçut « un culot de bassin de marbre blanc pour un socle du piédestal de L’Enlèvement de Proserpine », dont il restitua une partie par la suite (État des marbres délivrés aux marbriers et sculpteurs en 1699, fol. 4 ; État des marbres retirés des marbriers et sculpteurs en 1699).
69. État des ouvrages de sculpture faits par Dejoux, 1793.
70. Elles sont encore signalées sur le parterre du Nord par l’édition de 1797 de l’Almanach de Versailles (p. 12). Leur retour à Versailles est annoncé par l’édition de 1804 du Cicerone de Versailles (p. 78), constaté par celle de 1805 (p. 80).
71. Correspondance des conservateurs du musée de Versailles, 1884-1887, p. 33-37, lettre de Charles Gosselin à Albert Kaempfen, directeur des Musées nationaux, 16 avril 1885.
72. Correspondance des conservateurs du musée de Versailles, 1893-1903, lettre de Pierre de Nolhac à Marcel Lambert, architecte en chef des palais de Versailles et de Trianon, 1er février 1896, lettre d’Albert Kempfen, directeur des Musées nationaux, à Pierre de Nolhac, 4 août 1896, et réponse de Pierre de Nolhac au directeur des Musées nationaux, 6 août 1896.